
Cet ouvrage de près de 200 pages, paru l’année dernière chez Odile jacob, réussit brillamment à faire rencontrer la science et l’émerveillement.
Cyril Thomas est maître de conférences et créateur de tours pour des prestidigitateurs internationaux.
André Didierjean, professeur et membre honoraire de l’Institut universitaire de France.
Ces deux chercheurs en psychologie cognitive à l’université Marie-et-Louis-Pasteur de Besançon, nous plongent dans l’univers fascinant de la magie pour dévoiler les mécanismes psychologiques qui se cachent derrière les tours de prestidigitation : la perception, l’attention et le raisonnement, qui sont savamment manipulés par les prestidigitateurs.
Leur profil respectif leur permet de combiner leur expertise scientifique avec une passion pour la magie.
Ludiques et pédagogues, j’ai beaucoup apprécié que les auteurs proposent pour illustrer leur propos de nombreux exemples concrets (tours de cartes, grandes illusions, séances de mentalisme) et proposent de nombreux liens vers des images et des vidéos accessibles en ligne.
C’est donc à une véritable odyssée dans le cerveau humain que nous invitent ces chercheurs, en expliquant pas à pas comment les magiciens utilisent des techniques psychologiques pour détourner notre attention et jouer avec nos attentes. Leur propos dépasse largement la simple révélation des « trucs », il permet de mieux comprendre le fonctionnement de notre esprit. Les auteurs soulignent que la prestidigitation n’est pas seulement un art du spectacle, mais aussi « un outil précieux pour étudier les limites cognitives humaines. »
Pour cet article, j’ai choisi quatre des axes développés dans cet ouvrage : le cerveau, l’attention, la réalité et la mémoire visuelle. C’est parti !
- Le cerveau.
"Le complice principal du magicien, c'est notre cerveau. »
Dans ce postulat semble résider toute l'analyse scientifique de l’art magique.
Notre perception est en réalité "très limitée" et ne peut "pas penser à plein de choses en même temps, pas traiter beaucoup d'informations en même temps".
Cette limitation a conduit les humains à développer des « tunnels mentaux », sortes de raccourcis de notre réflexion, indispensables à notre survie quotidienne, compte tenu de l’afflux permanent d’informations auquel nous devons faire face.
Mais ces raccourcis sont également des failles, et ce sont précisément ces failles que les magiciens exploitent avec espièglerie : "Les magiciens vont savoir justement se glisser dans ces failles-là, exploiter les zones d'ombres qu'on ne voit pas pour y faire des choses qui ont pour objectif de nous tromper et nous émerveiller par la même occasion", dans le but de créer ce qui semble être l’impossible
2. L'attention
![« Le Tricheur à l'as de carreau », Georges de La Tour (1636-1638)[],](/web/image/10683-f5c92ece/Image%207.jpeg?access_token=e990df3a-34ab-424f-ad48-9a1a0acd119a)
« Le Tricheur à l'as de carreau », Georges de La Tour (1636-1638), Musée du Louvre.
Imaginez que notre attention soit une lampe torche, mais que cette lampe soit mal dirigée, ou n’éclaire que partiellement ce qui nous entoure.
Les magiciens maîtrisent parfaitement ce mécanisme, utilisant notamment le "regard magnétique" décrit par Eugène Robert-Houdin : "De manière automatique, quand vous êtes face à quelqu'un, que ce quelqu'un tourne son regard vers une direction, ben votre attention et votre regard est attiré par cette direction".
3. La réalité.
Notre cerveau passe la plupart son temps à reconstruire une réalité qui n'existe pas.
"Notre cerveau reconstruit toujours la réalité".
Cette reconstruction permanente s'appuie sur l'anticipation, ce mécanisme s’explique par la volonté de notre cerveau de compenser les délais de traitement de l'information : "Votre cerveau va compenser l'image mentale. En fait, vous créez toujours très activement les images en lui rajoutant une forme d'anticipation, qui nous permet de vivre dans un monde cohérent
"On n'a jamais vu un ballon en entier de notre vie. On n'a jamais vu une sphère en entier. On voit toujours une demi sphère. »
« Notre cerveau a cette capacité incroyable face à ce monde qui est complètement irrationnel parce qu'il manque plein de choses tout le temps à compléter automatiquement les parties manquantes. »
4. La mémoire visuelle.
L'une des découvertes les plus troublantes concerne la fragilité de notre mémoire visuelle.
Et nous sommes surtout trompés par une croyance très profondément ancrée en nous : "On a l'impression d'être plutôt performant en la matière et en fait on l'ait assez peu".
Comment expliquer cette simplification ?
Il faut d’abord être conscient qu’ "on n'a pas besoin de constamment savoir tout ce qui est autour de nous", car "le monde extérieur est une sorte de mémoire visuelle pour nous".
Cyril Thomas révèle son approche créative unique :
"J'ai tendance au quotidien à toujours noter dans mon esprit pourquoi j'ai commis une erreur, que ce soit une erreur perceptive, une erreur d'inattention ou autre chose. Pour essayer de disséquer ça et me dire comment je peux réutiliser derrière dans un tour de magie".
Cette démarche transforme chaque défaillance cognitive en potentiel moment magique :
"J'aime commettre des erreurs. Je fais vraiment attention aux erreurs que je commets, pas forcément pour ne pas les répéter, mais plutôt justement pour les répéter au sein d'un tour de magie".
Cette philosophie illustre parfaitement comment la science de la magie transforme nos limitations en sources d'émerveillement.
"Les secrets de la prestidigitation : Comment les magiciens manipulent notre esprit » de Cyril Thomas et André Didierjean
Publié en avril 2025 aux Éditions Odile Jacob,