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Catherine de Médicis et l'oracle du décapité

Sébastien Thill
5 mars 2026 par
Catherine de Médicis et l'oracle du décapité
Thibault Ternon


« Portrait de Catherine de Médicis » par François CLOUET, 1565, conservé au Musée de Condé à Chantilly.


Catherine de Médicis est une grande figure du XVIe siècle et du royaume de France. Très estimée à la cour de François Ier, on lui attribue par exemple l'introduction de la fourchette et des nappes à la vie de cour. Passionnée de mode, elle aurait également introduit de nombreuses nouveautés, comme les premiers talons aiguilles et le corset.

Et pourtant, c’est à une « légende noire » persistante qu’elle est associée, dépeinte comme une personne acariâtre, jalouse du pouvoir, ne reculant devant aucun crime pour conserver son influence. 

Cette  « légende noire » fut largement véhiculée par les pamphlets de l’époque puis par la littérature (dont « La Reine Margot » d’Alexandre Dumas, paru en 1845) mais la recherche historique a permis d’esquisser d’elle un portrait plus nuancé. 

Devenue reine de France en 1549, elle doit alors faire face autant aux tensions internes qu’aux attaques externes qui toutes menacent sérieusement sa souveraineté. 

Ainsi, son nom est irrémédiablement attaché aux guerres de Religion opposant catholiques et protestants. 

C'est elle qui ordonna par exemple le massacre des protestants, la nuit du 23 août 1572, soir de la Saint Barthélémy.

 

« Massacre de la Saint-Barthélémy », par François DUBOIS, 1572, Musée de Lausanne.


Dans ce contexte de péril permanent, elle se révèle une négociatrice habile et infatigable, obsédée par le souci de la sauvegarde de l’État, suivant en cela la leçon que Nicolas Machiavel avait dédiée, dans Le Prince, au père de celle-ci, Laurent II de Médicis.

Mais saviez-vous qu'elle avait eu recours à la prestidigitation pour arriver à ses fins ?

Nous sommes le 25 mai 1574, Catherine de Medicis est au chevet de son fils souffrant, Charles IX, au Château de Vincennes : il souffre de la phtisie.

Le magicien Cosimo Ruggieri, mage-guérisseur favori de Catherine, est à leurs côtés.

 

« Portrait de Catherine de Médicis et de l’alchimiste Cosimo Ruggieri », Jean LULVES, Collection privée, 1867.


Il les encourage à ne pas bouger et à rester dans la chapelle du Château.

Pas loin d'eux se trouve un enfant, effrayé par un curieux décor installé, là, juste devant leurs yeux.

D'abord, un autel a été aménagé pour l'occasion (nappe noire, flambeaux aux quatre coins, tabernacle au milieu, et un calice, rempli de sang coagulé sur lequel est posée une hostie blanche.

Juste à côté, sur un plateau d'argent, reposent une hostie noire ainsi qu'un petit flacon en cristal rempli d'un liquide rouge.

Ruggieri récite des paroles magiques et d'une main trace à la craie trois cercles sur le sol.

Puis brusquement, il saisit un poignard jusque là accroché à sa ceinture et le plante violemment au milieu de l'autel en criant "Aïram!" (anagramme de Marie, le prénom de la Vierge)

Soudain, bougies et flambeaux s'éteignent, seule brille le liquide de la petite fiole de cristal.

Un moine entra alors dans la pièce, s'empara de l'enfant et le force à avaler l'hostie, avant de la bâillonner.

Ruggieri saisit alors une grande malle d'osier et y enferme l'enfant dont la tête reste à l'extérieur, l'air tétanisé.

Saisissant alors violemment le poignard, Ruggieri le plante dans la gorge de l'enfant. Le sang jaillit et la tête tranchée est présentée fièrement afin que chacun, dans la pièce, puisse la voir.

La tête est alors déposée sur l'hostie noire et Ruggieri ordonne au Roi de s'adresser à Satan, dont la tête tranchée sera l'intermédiaire, et de lui poser les questions qu'il souhaite.

Charles IX est sidéré, il n'en croit pas ses yeux, et pourtant, il voit avec effroi, la tête, les yeux, les paupières, la bouche, bouger comme si l'enfant était encore en vie.

D'abord inaudible, la voix du décapité devient de plus en plus compréhensible : "Le trépas vient de guérir, Catherine sauvera la France".

Choqués par cette vision. Charles IX et sa mère quittent brusquement Vincennes pour aller se réfugier au Louvre.

« Charles IX de France », d'après François Clouet, huile sur bois, Versailles, musée national du château, 1550.


Souffrant pendant cinq jours et cinq nuit, Charles IX fait venir à son chevet le Duc d'Alençon et le Roi de Navarre afin de leur annoncer la nouvelle : en cas de malheur, la Régence devra être confiée à sa mère.

Soulagé et épuisé, il exige la venue d'un prêtre pour lui donner le dernier sacrement.

Charles IX, son fils préféré, s'éteint, dans d’insupportables douleurs, le 30 mai 1574, attribuant ainsi à sa mère la pleine puissance de la Régence, conformément aux ordres du décapité.

Cette disparition fait aussi écho à un souvenir tenace, qui marqua durablement la souveraine : la mort accidentelle, lors d’un tournoi organisé à Paris au début de l’été 1559, d’Henri II son époux, touché à la tête par la lance de son adversaire du jour. 

C’est sans doute en quête d’un refuge que Catherine de Medicis a toujours été fascinée par les forces occultes : elle s'offrit ainsi, par exemple, les services du célèbre Nostradamus.

 Il faut cependant savoir que Ruggieri resta le magicien préféré de Catherine de Medicis. 

« Nostradamus », Charles CANIVET, BNF de Paris, 1810.


Comment expliquer l’épisode du « décapité parlant » ? A n'en pas douter, le macabre spectacle fut élaboré de longue date.

Encore fallait-il mettre au point le trucage et le casting pour rendre la scène crédible.

Pour jouer le prêtre, il lui suffit de demander les services d'un prêtre récalcitrant, dont il avait sauvé la vie (en le prévenant d'une expédition imminente de la Garde Royale, ce qui lui évita d'être arrêté ce jour-là).

Pour l'enfant, c'est en se promenant Rue des Lavandières, qu'il repéra un enfant vif, agile et éveillé. C'est cet enfant qu'il fit enlever et emmener à Vincennes pour les répétitions de la scène.

Quelques accessoires furent également fabriqués pour l'occasion afin de rendre le miracle réaliste : une réplique de la tête de l'enfant, en cire, qu’il sortirait de la malle juste avant la décapitation, un trou percé dans l'autel permettant au magicien de se débarrasser de la tête de cire (en tournant le dos à l'assistance et permettant à l'enfant de sortir sa tête de la malle où il avait été enfermé, et poussée derrière l'autel juste après la décapitation).

Ce que l'on sait moins, en revanche, c'est que l'enfant fut réellement décapité après le départ du Roi et de la Reine, afin de préserver le secret... Plongeant ses parents dans un terrible désarroi, eux qui allaient même oser aller demander au plus haut niveau (Catherine de Medicis !) que l'enquête soit faite pour découvrir le secret de sa disparition juste devant chez eux.

Ruggieri s'était déjà distingué un jour en confectionnant un miroir truqué (avec une ouverture secrète, laissant apparaître une épaisse fumée et dans ses volutes, un visage capable des prédictions les plus ahurissantes, la mort de son fils François II, celle de Charles IX, la fin des Valois et l'avènement des Bourbons avec le couronnement d'Henri IV.

Ce jour-là, Ruggieri fit une dernière prédiction : "Méfiez-vous de Saint Germain. Il sera votre mort !"

Catherine de Medicis n'oublia jamais ces prédictions, et lorsque vint la vieillesse, très malade et réfugiée à Blois, elle demanda qu'on fasse venir son confesseur habituel, qui resta malheureusement introuvable.

C'est donc un certain Abbé de Chablis qui le remplaça.

De son vrai nom : Julien de Saint- Germain. Elle sut.

Quelques heures plus tard, elle rendait son dernier souffle.

Ruggieri quant à lui exerça encore de nombreuses années, en tant qu'astrologue et envoûteur.

Accusé de complot contre Henri III, il fut finalement gracié mais abandonna définitivement son rôle de mage pour celui de "faiseur d'almanach" et "diseur de bonne aventure", sous le nom de Jean Querberus.

En 1615, refusant les derniers sacrements, il mourut en poussant de terribles cris, on raconte que sa vie lui fut prise par le Diable.


Laissant derrière elle de nombreux aphorismes, dont un de ses plus célèbres :

"La vérité, c'est que nul n'est innocent. Nous avons tous des péchés à confesser", elle nous rappelle que si la magie peut être un instrument de pouvoir et de contrôle, elle est aussi un précieux refuge et une intarissable consolation.

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